Jusqu’au 14 novembre 2008
Présentation
Ngaïo, un quartier mis en boites
On trouve le plus couramment l’architecture labyrinthique dans les mythes, ou dans le monde animal. Fourmilière, ruche, termitière, toile d’araignée : chacune met en valeur une structure plus délicate et finement ordonnée que toute création humaine. De même dans la mythologie grecque, un autre espace non humain, on trouve le labyrinthe de Dédale en Crète (dans lequel on peut seulement s’orienter à l’aide d’une pelote de fil), qui représente l’archétype de la construction mosaïquée depuis les narrations épiques d’Homère.
Cependant, regarder la carte aérienne d’une banlieue quelconque peut créer une impression similairement étourdissante. Emma Febvre-Richards a pris la carte de son quartier, Ngaio, et l’a recréé en trois dimensions à l’aide d’allumettes. Par cet acte, elle fait plus qu’ajouter sa propre minuscule structure aux milliers d’autres à taille réelle autour d’elle ; elle dresse un nouvel espace qu’elle, ainsi que l’esprit d’autres spectateurs, peuvent habiter.
Les 20 œuvres qui constituent « Le contenu : Living close » s’inspirent des cartes aériennes et des relevés topographiques de Ngaio des années 1900, 1945 et 2002.
Chaque œuvre est une boîte peu profonde, divisée en sections d’un quart d’are à l’échelle (cette unité de mesure étant traditionnellement considérée comme la définition du rêve kiwi). Sur les sections, sont tassées des maisons en allumettes de plus en plus serrées en fonction de l’époque représentée, illustrant la diminution d’une taille autrefois standard, et le rétrécissement d’un idéal. L’urbanisation avance de maquette en maquette avec une inexorabilité déconcertante, tandis que nous observons loin au-dessus. Regarder ainsi, c’est habiter un étrange état d’impuissance ; par comparaison énormes, nous sommes de façon impossible dissociés d’un plan sur lequel la minuscule banlieue enfle ; cela nous rend simultanément démesurés et désarmés.
La question d’échelle se pose d’abord. Utilisant des allumettes verticales pour construire la forme de chaque maison, l’échelle de réduction du réel au modèle est trop dramatique pour être complètement appréhendée, et par conséquent nous rapportons les modèles à la carte et voyons une image en trois dimensions plutôt qu’une banlieue réelle réduite à une échelle microscopique. Au lieu de voir la maquette comme une représentation de la réalité, nous l’interprétons à une « petite » échelle qui nous est familière : une maison de poupée, un train électrique, un livre d’enfant. Pour l’artiste et les autres résidants locaux de Ngaio, c’est leur territoire familier, et peut-être peuvent-ils identifier des points de repère, isoler les rues qu’ils connaissent bien à taille réelle. Pour les autres, c’est un dédale aussi étranger qu’une fourmilière, qu’une ruche, qu’un labyrinthe mythique, et la relation ténue à l’échelle réelle invoque une appréhension teintée de claustrophobie.
Rien que d’envisager la promiscuité, le caractère régimentaire et mécanisé des systèmes sociaux que vivre à une telle proximité des uns des autres dicteraient, la majorité d’entre nous rétrécit intérieurement. Beaucoup de gens choisissent la sécurité, la sensation d’entourage et d’appartenance qui sont particulières à toute petite communauté de banlieue, et cependant cette œuvre représente la possibilité d’un manque d’espace qui étouffe. Envisager, de si loin, la façon dont nous avons « choisi » de vivre ainsi côte à côte est une expérience déstabilisante. Qui, exactement, a désigné ces petites structures, semblables à des couchettes de bateau, comme notre espace de vie ? Désirons-nous vraiment vivre à une telle proximité les uns des autres, dans des quadrillages si disciplinés, combinés de façon si obsessive? Les mythes urbains qui entourent les banlieues et les névroses abondent, et c’est presque trop facile de projeter cette carte vers un modèle future, où les immeubles dépassent, menaçants, de la boite, ou, pire, où une superstructure remplace les habitations individuelles.
Vient ensuite le procédé de construction. Calculée, dessinée et arrangée mathématiquement, construite avec précision et avec une attention au détail assidue, l’œuvre invite à un examen technique. Comment, exactement ? L’artiste utilise un coupeur laser pour tailler le contreplaqué et les allumettes, un procédé de brûlage qui se fait l’écho de l’ancien processus de défrichage de la terre dans la région de Ngaio. Aujourd’hui, les jardins luxuriants du voisinage rappellent les buissons bourgeonnants qui couvraient autrefois la terre. Cultivés et domestiqués, eux aussi ont été systématisés et taillés en fonction des exigences de la civilisation urbaine. « L’architecture paysagiste » n’a jamais été pratiquée avec autant d’autorité, et cela est reflété dans la forme des maquettes. Il y a ici des paradoxes jumeaux. A la fois dans l’environnement réel et dans la reproduction en bois, destruction et réorganisation font partie intégrale de l’acte de création. En outre, malgré le fait que la construction méthodique de ces œuvres soit aussi fanatique que tout travail manuel artisanal gratuit, le produit fini exulte d’une certaine façon l’esthétique dépouillée de l’objet produit en masse, comme si, au long du processus de fabrication, l’humain était devenu presque un robot, une machine.
L’artisan maquettiste crée un monde que seul l’esprit peut habiter. Même ses doigts sont démesurément gros par comparaison. Contenu : Living close dérange les procédés habituels de compréhension visuelle, et pousse notre esprit à chercher des indices autre part. Le voisinage de l’artiste, reproduit et réduit avec précision, est méconnaissable, étrange, et nous nous retrouvons aliénés de la vision de nos modèles d’habitation. On nous donne l’espace, et la distance, pour contempler ces endroits de vie, pour nous confronter au labyrinthe mythique, et cependant nous avons devant nous une construction humaine.
L’artiste
Emma Febvre-Richards vit à Wellington et enseigne à la faculté d’art et de design de Massey.
Inscrite en France au beaux-arts d’Aix en Provence en 1995, elle est titulaire d’un master en Art. Elle a participé à plusieurs expositions en Nouvelle-Zélande : en 2000 dans la galerie Hirschfel lors de l’exposition collective « Practising Beauty » et en 2002 avec une exposition individuelle « Behind the seen »
Informations pratiques
Au centre d’Art, 6 bd Extérieur
- vernissage de l’exposition jeudi 30 octobre à 18h30 (entrée libre)
- entrée libre de 7h15 à 15h30 les lundis, jeudis et vendredis, de 7h15 à 19h30 les mardis, de 7h15 à 18h30 les mercredis
- rencontres avec l’artiste le soir du vernissage et sur rendez vous (25 07 50) du 10 au 14 novembre.
29/10/2008 |